Ce serait une robe de soirée. Elle l’aurait trouvée dans une malle. Elle l’aurait re-trouvée. Elle l’aurait saisie à bout de bras. Elle l’aurait inspectée de haut en bas. Elle l’aurait retournée pour la voir de dos. Et, de nouveau, elle l’aurait regardée de face. Une élégante robe de cocktail soie organsinée d’un vert sombre.
Ses yeux alors se seraient attardés sur l’état général de l’étoffe. Elle y aurait décelé aussitôt des trous, quelques accrocs, de franches déchirures, une balafre, des fils tremblotant en guise de frange… Et ainsi lentement devant cette robe un peu sage pour une robe de bal, elle se serait demandée comment ce vêtement serait parvenu jusqu’à elle, comment il serait arrivé jusqu’à ce
moment précis où elle a décidé de mettre un peu d’ordre dans de vieilles affaires, résolue
à faire de la place dans ses placards, déterminée donc à jeter toutes ses vieilles vieilleries,
ses linges, ses chiffons encombrants, démodés, inutiles. Mais on ne se sépare pas toujours aisément de son passé et, étrangement, moins encore quand ce passé n’est pas tout à fait le sien.
La robe a appartenu à sa grand-mère Jadwiga. Elle a franchi deux siècles, des guerres, des moments de plaisir sans doute et beaucoup d’épreuves aussi ; combien de fois a-t-elle été pliée, dépliée, rangée, portée, enfouie dans une valise, transportée d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre ? Elle ne saurait le dire. Elle sait qu’elle a accompagné son propre itinéraire et qu’elle l’a suivie jusqu’ici, en Amérique.
DANS LE SILENCE
Elle étend la robe sur le sol. Ainsi elle l’observe de haut. Elle la défripe un peu. Elle lui redonne un peu de ses privilèges de robe de soirée. Elle étire ses manches courtes et bouffantes : elle imagine des bras qui enlacent peut-être quelqu’un. Elle redresse le corsage qui préfère, en s’inclinant un peu, suivre l’invitation des manches. L’ample jupe s’ajuste d’elle-même à l’amorce du mouvement d’ensemble. Il ne manque que la musique pour voir danser la robe et imaginer
Jadwiga danser… Mais c’est le silence qui s’impose. Entre les tribulations d’une robe élégante et les péripéties de la vie d’une femme au fil d’un siècle tragique, il est difficile de démêler les deux destins. Ils demeurent intriqués avec leurs secrets. Elle décide de photographier la robe de Jadwiga. Elle, c’est Ewa Zebrowski, photographe. Depuis une dizaine d’années, l’essentiel des tirages photographiques de cette artiste représentent des vues d’intérieurs, des objets, des paysages et des édifices empreints d’histoire. Les effets de brume, de brouillard et de clair-obscur qui les enveloppent expriment une certaine nostalgie, celle qu’instillent des scènes passées lorsqu’elles
s’insinuent dans le moment présent. Elles offrent une lecture narrative qui va du passé au présent, du souvenir à son actualisation. Les images qui composent Unraveling sont différentes : elles partent toutes du présent. En fait, à l’exception de la robe de Jadwiga qui évoque le siècle révolu, les images de toutes les autres robes sont annonciatrices d’événements futurs. Ainsi, alignées sur leur tringle, les robes blanches tout comme les robes noires attendent d’être emportées et,
bien sûr, portées. Assurément, elles le seront un jour. Tel est, en tout cas, le voeu que formule peut-être celle ou celui qui veut bien s’amuser du spectacle de la bousculade de ces robes (Dresses Without History) dans leur penderie. Et justement, comme pour confirmer ce souhait en forme de prémonition, une séquence montre une jeune femme qui, d’autorité, s’empare d’une robe sans doute d’organdi et, dans un geste gourmand, s’empresse de l’enfiler. Par contraste, mais dans le même esprit, une autre séquence donne à voir les poses d’une femme assise mains sur les genoux, de face et de troisquarts. Certes c’est la robe (même si ce n’est pas deux fois la même) que l’artiste montre et son usage apparemment commun et sage mais c’est la femme que chacun devine gourmande encore d’attendre. Attendre quoi ? Attendre qui ?